Salut tout le monde ! J’espère que vous allez bien et que vous profitez de vos vacances, si vous avez la chance d’en avoir. Si vous bossez, courage ! De mon côté, je sors de deux semaines de repos, qui m’ont fait le plus grand bien, et je reprends cette newsletter que vous êtes désormais 40 000 à lire chaque semaine.
À une époque où la vidéo règne en maître sur tous les supports, j’aime beaucoup ce lien écrit qui nous unit.
N’hésitez pas à me faire part de vos remarques en m’envoyant un message à l’adresse suivante : hclement@vakita.fr
Je ne peux pas répondre à tout le monde, mais j’essaye de lire au maximum les mails que je reçois.
Prenez soin de vous, et bonne lecture !
Hugo
Ils ont dû espérer que personne ne s’en aperçoive… Mais c’était trop gros. Un témoin, qui passait par là, prend son téléphone et filme la scène, avant de poster la vidéo sur Facebook. Rapidement, un abonné de Vakita tombe sur le post et nous l’envoie. Sur les images, tournées le 25 juin dernier à Évergnicourt, un paisible village situé près de Reims, on voit l’Aisne, une petite rivière, recouverte d’un liquide noir. Ce sont des centaines de litres de fioul qui viennent d’être déversés dans l’eau, avec les conséquences qu’on peut imaginer pour les poissons et tous les animaux sauvages qui dépendent du cours d’eau.
Capture d'écran de la vidéo montrant le fioul dans la rivière l'Aisne, le 25 juin 2023 à Évergnicourt.
Capture d'écran de la vidéo montrant le fioul dans la rivière l'Aisne, le 25 juin 2023 à Évergnicourt.
Un reporter de Vakita, William Thorp, s’est rendu sur place pour investiguer. Son enquête video est disponible en cliquant ici. Pour identifier le responsable de cette pollution massive, il suffit de remonter jusqu’au tuyau par lequel le fioul a été jeté dans la rivière. Il s’agit d’Everbal, une entreprise de recyclage de papier, qui n’est autre qu’une filiale de la célèbre entreprise française de papeterie, Clairefontaine.
Selon les premiers éléments de l’enquête, cette fuite serait due à un dysfonctionnement lors du contrôle d'une cuve de fioul lourd dans l’usine. Les pompiers, prévenus par un pêcheur, sont intervenus rapidement pour circonscrire la fuite et limiter les dégâts. Mais la pollution est tout de même impressionnante : un voile noir recouvre en partie la rivière sur près de 5 kilomètres.
“Faute impardonnable”
Sur place, nous avons rencontré Jacques Astier, président d’une association locale de pêcheurs. Selon lui, cette pollution a de terribles conséquences “pour les poissons, les insectes, les batraciens, et les oiseaux qui consomment les poissons et les insectes”. Il pointe une “faute impardonnable” de la part de l’usine.
Nous avons voulu interroger la direction d’Everbal sur sa responsabilité. Mais quand notre journaliste William Thorp est entré dans l’usine pour obtenir des explications, le directeur lui a simplement demandé de quitter les lieux, indiquant “ne pas avoir de commentaire à faire”. Nous avons quand même pu parler avec quelques employés, qui nous ont expliqué que ce déversement de fuel était lié à une “panne”, ajoutant : “Le malheur qu’on a, c’est d’être à côté de la rivière”. Une enquête judiciaire a été ouverte.
Everbal pourrait plaider l’accident isolé. Sauf que l’entreprise n’en est pas à sa première pollution du cours d’eau… En 2018, elle a écopé d'une amende de plus de 45 000 euros pour une fuite de colorants bleus, qui a littéralement fait changer la couleur de la rivière et qui a provoqué la mort de “tonnes de poissons”, selon Jacques Astier. Malgré cette condamnation, un an plus tard, en 2019, une nouvelle coloration de la rivière, toujours en bleu, a été constatée. “Depuis l’origine de l’usine, suivant la couleur du papier en production, on retrouve la même couleur dans la rivière, souffle Jacques Astier. Parfois la rivière est verte, bleue, jaune, ou rouge…”
Photo prise en 2017 montrant la pollution de la rivière suite à une fuite de colorant bleu.
La fuite de colorant en 2017 a provoqué la mort de "tonnes de poissons" selon Jacques Astier.
Everbal, qui déverse fioul et colorant dans la rivière, n’est malheureusement pas un cas unique. Nous avons récemment été alertés d’une autre situation dramatique. Cela se passe cette fois-ci dans le fleuve Charente, en Nouvelle-Aquitaine. Selon l’association Pays Rochelais Alerte, l’usine de la Timac, qui fabrique des engrais destinés à l’agriculture, rejette des eaux toxiques dans le fleuve à Tonnay-Charente. Pour en avoir le coeur net, nous avons décidé de mener nos propres analyses.
Allan Henry, reporter à Vakita, se rend sur place le 5 mai dernier. À l’aide d’un bateau, il rejoint la zone de rejet du site industriel, où les eaux qui viennent de l’usine rejoignent le fleuve. Puis, il effectue plusieurs prélèvements et les envoie pour analyse dans un laboratoire indépendant.
De l’arsenic dans la Charente !
Les résultats font froid dans le dos : ils montrent la présence de métaux lourds, dont de l’arsenic, qui est classé cancérogène pour l’homme par le Centre international de recherche sur le cancer. Nos analyses révèlent la présence de cet élément chimique à des seuils près de quatre fois supérieurs aux limites applicables à ce genre d’usine : 93,8 microgrammes par litre, au lieu des 25 microgrammes par litre réglementaires.
Nous avons également analysé les données des stations qui surveillent la qualité de l'eau avant et après l'usine. Nos recherches ont montré une nette différence en ce qui concerne la présence d'arsenic : seulement 0,8 microgramme par litre en amont, contre 2,9 microgrammes par litre en aval de l’usine de la Timac. Même si on ne peut pas en déduire que l'usine est la seule responsable, cela fait quand même beaucoup de signaux d’alerte.
Nous avons tenté de faire réagir la direction de l'usine de la Timac et le groupe Roullier auquel elle est rattachée. À ce jour, nos questions sont restées sans réponse. Nous avons également contacté la préfecture de Charente-Maritime, qui nous a expliqué que, lors de ses dernières inspections, l’usine ne rejetait pas d’eau dans le fleuve, ce qui ne lui a pas permis de faire les mêmes constatations que nous.
Les services préfectoraux auraient tout de même demandé à la Timac de mettre en œuvre des mesures visant à prévenir des déversements d’eau non-conformes dans le milieu naturel.
De son côté, l’association Pays Rochefortais Alerte a déposé deux plaintes : la première auprès de la police nationale pour neuf infractions au code de l'environnement et la seconde auprès de l’Office français de la biodiversité (OFB), en s’appuyant sur nos analyses.
Risques de contamination de la chaîne alimentaire
Car ce rejet d’arsenic n’est pas anodin. Le risque de contamination de la chaîne alimentaire est réel, selon Pierre Courjault-Radé, ancien chercheur au CNRS, qui a longtemps travaillé sur les pollutions industrielles. “Petite dose par petite dose, les métaux lourds se concentrent dans les sédiments et dans certaines zones, explique-t-il. Puis, ils se concentrent dans la chaîne alimentaire, notamment à travers les huîtres et les moules, qui filtrent l’eau et qui concentrent les métaux lourds, en particulier l’arsenic. Au bout de 20 ou 30 ans, ou même moins, ça devient un problème sanitaire très important”.
D’autant que ce n’est pas la première fois que cette usine prend le fleuve pour une poubelle à produits toxiques. Lors de notre enquête, nous avons obtenu plusieurs rapports d'inspection réalisés par les autorités préfectorales. Depuis 2004, l'industriel a officiellement l’interdiction de déverser ses eaux usées dans la Charente lorsqu'elles dépassent les limites légales pour les métaux lourds. Ce qui ne l’a pas empêché, selon les rapports d’inspection, de faire l’objet de rappels à l’ordre pour des infractions répétées concernant des rejets excessifs d’arsenic, d’azote, de cadmium ou de zinc.
Bref, depuis près de 20 ans, la Timac rejette des eaux contenant des substances dangereuses dans le fleuve. L’enquête complète d’Allan Henry sur cette pollution est disponible ici sur Vakita.fr !
...
